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Afrique: Le calvaire des "enfants sorciers" de Kinshasa, rejetés par les nouvelles églises charismatiques

(Daily Telegraph/ Courrier International)

A Kinshasa, de plus en plus d'enfants, accusés de sorcellerie par leurs parents, sont abandonnés. Ces persécutions sont encouragées par les nouvelles Eglises qui prolifèrent dans la capitale congolaise.

De part et d'autre du fleuve Congo, les prédicateurs l'affirment : le diable se cache dans les yeux désespérés des enfants abandonnés. D'après eux, les gamins au visage et aux membres maigres, vêtus de haillons, qui errent dans les rues de Kinshasa, la capitale nauséabonde de la république démocratique du Congo, portent en eux le mal et le péché. La plupart ont été chassés de chez eux après avoir été accusés de sorcellerie et d'attirer toutes sortes de malheurs sur leurs familles.

Une peur viscérale des enfants possédés s'est répandue dans les villes du Congo. A cause d'elle, des dizaines de milliers de garçons et de fillettes sont victimes de violences et abandonnés. Beaucoup sont battus, privés de nourriture et torturés lors de cérémonies d'exorcisme réalisées dans les églises des quartiers pauvres par des pasteurs évangéliques, prêtres sans scrupules qui exploitent la croyance profondément ancrée dans la population que le monde est peuplé d'esprits malfaisants.

Dans toute l'Afrique, les congrégations chrétiennes prolifèrent à un rythme inégalé. Les Eglises africaines comptent 390 millions de fidèles, soit plus du triple d'il y a trente-cinq ans. Mais ces temples sont souvent des bicoques en ruine où officient des pasteurs qui en savent plus sur la cupidité et le sadisme que sur la théologie.

“Ils doivent souffrir pour être délivrés du mal”

Au Congo et dans l'Angola voisin, ce sont des milliers d'enfants qui sont accusés de sorcellerie chaque jour. Dans la seule ville de Kinshasa, 70 % des gamins des rues ont été abandonnés pour cette raison. Les deux pays ont subi plusieurs années de guerre civile, où d'innombrables atrocités ont été commises par des enfants soldats. Selon les travailleurs humanitaires, ce serait l'une des raisons pour laquelle de nombreux Congolais et Angolais ont peur des plus jeunes.
Jean, 12 ans, est l'un de ces “enfants sorciers”. Il porte un tee-shirt déchiré, un short rouge et des tongs usées. Ce sont ses seules richesses. Les rues sordides de Matonge sont sa maison depuis qu'il a été chassé de chez lui. Son crime : avoir jeté un sort mortel à sa grand-mère. Mais, avant le décès de celle-ci, l'oncle et la tante de Jean avaient déjà commencé à le persécuter, l'accusant de sorcellerie, ou kindoki. “Ils me battaient, raconte l'enfant. Mes sœurs et mon frère allaient à l'école, mais moi ils m'empêchaient d'y aller parce qu'ils disaient que j'étais un kindoki. Ils ont arrêté de payer l'école pour moi. Quand quelqu'un tombait malade, ils disaient : ‘C'est à cause de ta kindoki'.”

Après la mort de sa grand-mère, la vie de Jean est devenue insupportable. “Un jour, elle ne s'est pas sentie bien après avoir mangé. Elle est morte dans la nuit, poursuit-il. Mon oncle et ma tante ont dit que j'avais jeté un sort à la nourriture et que je l'avais tuée. Je n'étais même pas là quand elle a mangé. J'étais en train de jouer au football avec mes amis, mais ils ont continué à m'accuser. Un jour, mon oncle s'est mis à me battre avec un bâton qui avait des clous. Je me suis caché sous la chaise. Il m'a tiré de sous la chaise et a continué à me frapper. J'ai cru qu'il allait me tuer. J'ai réussi à lui échapper et je me suis enfui de la maison.”

La dernière fois qu'il a été battu, Jean avait 10 ans. Sa mère, Christine, n'était pas là lorsqu'il s'est réfugié dans la rue pour ne plus être maltraité. Si elle avait été là, pense-t-il, elle l'aurait sauvé.
La capitale du Congo regorge de pasteurs qui affirment qu'ils peuvent expulser les démons du corps des jeunes “possédés”. Mama Louise Mujinga, 55 ans, partage un logement crasseux avec quinze “enfants sorciers”. Ses méthodes d'exorcisme sont relativement douces : elle n'a recours ni aux coups ni à la torture, mais soumet les enfants à un jeûne de neuf jours, leur donnant seulement une tranche de pain et un verre d'eau au coucher du soleil. “Ils doivent souffrir pour se donner entièrement à Dieu et être délivrés du mal”, explique-t-elle. Selon elle, les gamins se transforment souvent en animaux la nuit. “Toi, en quoi t'es-tu changé”, demande-t-elle à un garçon terrifié. “En rat”, répond-il. “Et toi ?” demande-t-elle à un autre. “En chat.” Un autre garçon affirme qu'il se transforme régulièrement en cochon, un autre en chèvre.

“Ils sont très dangereux, continue Mama Mujinga. Voyez cet enfant. Sa mère l'a porté pendant onze mois. Ce n'est que lorsque j'ai chassé le démon qui était en lui qu'elle a pu le mettre au monde. Celui-là, il a paralysé son père. L'homme ne pouvait plus bouger. Alors j'ai dû expulser le mauvais esprit. Heureusement, j'ai mes prières pour me protéger.”

L'ONG Save the Children essaie de sortir les enfants des griffes des pasteurs indignes. “J'ai vu des enfants enchaînés, entassés les uns sur les autres dans la saleté pendant plusieurs jours sous prétexte de les préparer pour leur ‘délivrance'”, relate Stephen Blight, le responsable de l'organisation à Kinshasa. “Ils sont souvent privés de nourriture, et nous parlons de jeunes enfants de 5, 6, ou 7 ans. On leur interdit de boire de l'eau, on les bat, on les soumet à des purges par voie anale ou on verse de l'huile chaude sur eux.”

Au cours des deux dernières années, Save the Children a réussi à sauver environ 2 000 enfants qui vivaient dans la rue ou étaient prisonniers des pasteurs et à les rendre à leurs familles.
Tout ce que veut Jean, c'est voir sa mère et aller à l'école. “Quand je vois d'autres enfants aller à l'école, je me dis que si ma mère était avec moi, je pourrais y aller aussi”, confie-t-il.

David Blair

(Daily Telegraph/ Courrier International) Le 2005-10-08


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