LE KIMBANGUISME DE LA DIASPORA CONGOLAISE DE LONDRES APPROCHE PAR UN ANTHROPOLOGUE
Interview avec Dr David GARBIN
Chercheur au Centre for Research on Nationalism, Ethnicity and Multiculturalism (CRONEM, University of Roehampton, London), Dr David Garbin ( http://www.surrey.ac.uk/Arts/CRONEM/profile-david-garbin.htm) fait partie d'une équipe de recherche internationale qui travaille sur le projet ‘ Religious lives of migrants and ethnic minorities ' (http://www.surrey.ac.uk/Arts/CRONEM/religious-lives-of-immigrants.htm) coordonné par le Social Science Research Council (New York, USA).
Il s'intéresse beaucoup à la communauté congolaise de Londres et en particulier à l'Eglise Kimbanguiste. Nous avons voulu en savoir plus sur ses recherches et ses vues sur le Kimbaguisme tel que vécu par la communauté congolaise de Londres. En effet, le kimbaguisme est une des religions indépendante africaine dont le fondateur, Simon Kimbangu, fut emprisonné par les autorités coloniales belges au Congo-Kinshasa.
_____________ CONGO VISION : A quand remonte votre première rencontre avec le kimbanguisme ou mieux avec les kimbanguistes ?
Dr Garbin : D'abord je voudrais dire que la distinction que vous faites ici entre ‘kimbanguisme' et ‘kimbanguistes' est en effet très pertinente. En fait, je m'intéresse plus à la façon dont les individus vivent et perçoivent leurs identités, pratiques et croyances, et à la place de la religion dans leurs univers sociaux plutôt qu'à la religion en tant que telle, c'est-à-dire son ‘contenu', les rituels, les textes, la théologie ou l'organisation officielle de l'église, même si, bien sûr, ces aspects sont très importants. Pour répondre à votre question, je suis un ‘nouveau venu' dans le champ de l'étude des kimbanguistes, ayant commencé à côtoyer les Congolais de Londres il y a un peu moins d'un an. D'autres chercheurs comme Anne Mélice basée en Belgique, à Liège, ou Aurélien Mokoko Gampiot en France ont plus d'expérience et ont publié de très bonnes choses sur le kimbanguisme dans la diaspora.
CONGO VISION : En fait quel est le but de cette étude que vous réalisez sur les kimbanguistes et pensez-vous inclure une visite à Nkamba Nouvelle-Jérusalem, par exemple ?
Dr Garbin : Cette étude constitue l'un des pans d'un grand projet de recherche international appelé ‘ Religious lives of migrants and ethnic minorities ' et financé par Ford Foundation et coordonné par le Social Science Research Council de New York. La principale question qui guide la recherche est simple : quelle est le rôle social et identitaire de la religion chez les communautés immigrées ou en diaspora, et cela parmi les chrétiens, musulmans et hindous ? Pour le groupe des chrétiens je travaille donc avec les communautés congolaises, notamment les kimbanguistes. Le kimbanguisme est très intéressant pour nous pour plusieurs raisons. D'abord c'est une église bien implantée en Afrique et pas seulement en Afrique centrale ou francophone. Elle s'est développée d'autre part dans le monde entier grâce aux migrants congolais et aux jeunes générations de la diaspora. D'ailleurs, beaucoup de kimbanguistes m'ont parlé de l'importance de cette ‘globalisation' du kimbanguisme en se référent à Papa Diangienda, le premier chef spirituel de l'église. Ce dernier encourageait l'essaimage du kimbanguisme en dehors du Congo, et on peut dire que beaucoup de voyageurs et de migrants ont eu, et ont toujours, le sentiment d'accomplir une mission évangélisatrice, au-delà du projet migratoire. Ce qui m'intéresse aussi c'est la dimension transnationale de l'église et les relations des fidèles à leur pays d'origine et à la ville sainte de Nkamba-Nouvelle Jérusalem en particulier. En fait, on parle beaucoup de mondialisation, de cosmopolitisme, etc. en oubliant souvent le rôle que les migrants et leurs institutions religieuses jouent dans ces processus. Finalement, la question de l'identité est aussi passionnante chez les kimbanguistes, pas seulement en ce qui concerne la religion mais aussi par rapport à la culture et à l'histoire coloniale et pré-coloniale du Congo et de l'Afrique en général. La question concerne aussi les jeunes générations nées en Grande-Bretagne et comment ils négocient leur pluralité culturelle et identitaire, tout en étant des croyants chrétiens kimbanguistes. Mais je ne m'intéresse pas seulement aux kimbanguistes car je rencontre aussi d'autres groupes de la communauté congolaise en Grande-Bretagne. Mes autres activités de recherche sont aussi parmi les Bangladeshis musulmans de Tower Hamlets avec lesquels je travaille depuis 6 ou 7 ans. Pour répondre à la deuxième partie de la question, ma visite à Nkamba est au cœur de ma recherche et j'espère que pendant les quelques semaines où je serai sur place, je pourrai approfondir mes connaissances sur l'église et rencontrer beaucoup de kimbanguistes, notamment ceux venus de toute la diaspora lors du festival de juillet.
CONGO VISION : Comment avez-vous êtes-vous reçus chez les kimbanguistes ?
Dr Garbin : Les kimbanguistes sont bien connus pour leur hospitalité ! Et c'est vrai que j'ai été bien reçu dans toutes les paroisses kimbanguistes où je me suis rendu à Londres. J'ai été très bien reçu également au domicile des kimbanguistes, dans leur famille. Je suis originaire de France, et donc je compte aussi contacter les kimbanguistes en France. Mais je peux dire que j'apprécie vraiment le travail de recherche au sein de cette église et surtout avec les Congolais ici en Angleterre.
CONGO VISION : D'après vos recherches, quelle pourrait être la place qu'occupe la religion chez les immigrés et spécialement chez les Africains qu'on dit être particulièrement, culturellement et traditionnellement hyper-religieux ?
Dr Garbin : La religion est bien sûr importante chez les populations africaines ici comme pour beaucoup d'autres groupes. Je pense que la croyance religieuse est une ressource importante pour les individus dans le contexte de l'immigration. Cela procure une appartenance, et dans le cas des kimbanguistes, c'est un vecteur très fort de l'identité, pour certains plus important que l'appartenance nationale, ethnique, etc. Il y a une dimension universelle à être chrétien et à être chrétien kimbanguiste en particulier. Cette universalité est très puissante pour le croyant. On peut bien sûr observer aussi un ‘revival' religieux ici mais aussi en Afrique, avec par exemple le développement rapide des mouvements protestants, dont les pentecôtistes. Beaucoup disent que ce sont les communautés africaines et antillaises britanniques qui ont, en fin de compte, revitaliser la pratique chrétienne dans les grandes métropoles anglaises, comme une sorte ‘d'évangélisation à l'envers', du Sud vers le Nord. Il y a aussi beaucoup de nouveaux groupes immigrés à Londres qui se sont installés ici récemment comme les Brésiliens, les Colombiens, ou les Polonais de l'accession européenne, et ils remplissent les églises, c'est un phénomène très notable.
CONGO VISION : On sait que la diaspora africaine et congolaise en Europe et ailleurs est dominée, religieusement, par la floraison de toutes ces nouvelles églises pentecôtistes, mouvements religieux que nous avons-nous-mêmes dans un article taxé d' « églisettes de sommeil » par opposition à leur propore dénomination d'églises de reveil, pensez-vous que le kimbanguisme tente de se démarquer de cette ruée nouvelle vers le sacré ?
Dr Garbin : Il est certain que le ‘réveil' pentecôtiste ou charismatique et un phénomène qui ne laisse personne indifférent. Comme je l'ai dit, la croissance du pentecôtisme est telle que beaucoup voit là une nouvelle ère dans l'histoire de la chrétienté. Je n'entrerai pas dans les débats sur les raisons de ce réveil spirituel, même si les éléments récurrents sont une certaine relation individuelle à Dieu et à la puissance du Saint Esprit, la promesse d'un changement social et économique après la ‘nouvelle naissance' et aussi la théologie de la prospérité, le health and wealth , pour certaines églises. Je ne vous apprendrai pas combien certaines de ces églises sont controversées dans la diaspora ici, mais il y a aussi une telle diversité dans le courant pentecôtiste ou dit du réveil qu'il est très difficile de généraliser. Je ne sais pas comment cela se passe au Congo, mais ici on ne m'a pas parlé d'un phénomène de conversion des kimbanguistes au pentecôtisme. Cela peut s'expliquer par le côté ‘structurant' du kimbanguisme, la dimension communautaire très forte, ce que les kimbanguistes désignent par Kintuadi et la prégnance des trois principes clés Bolingo, Mibeko, Misala . Sinon, il y a une diversité d'opinions chez les kimbanguistes à propos des églises du réveil, certains critiquent la centralité de la théologie de la prospérité, les ‘excès' en termes de musique, de danse, de performance du corps, mais d'autres voient dans leur développement rapide une preuve du travail de Dieu, Nzambi .
CONGO VISION : Quelle est la place que la femme occupe chez les kimbanguistes ?
Dr Garbin : Les femmes ont un rôle éminemment central dans le ministère kimbanguiste, que ce soit au Congo ou dans la diaspora. Beaucoup de femmes kimbanguistes, les mamans, évoquent Marie Muilu, la femme de Simon Kimbangu, comme un modèle à suivre. Pendant les années où l'église était interdite, elle fut en effet un exemple en termes de courage, de dévouement à l'œuvre de son mari, et cela dans la clandestinité. Le 27 avril, marquant l'anniversaire de la mort de Marie Muilu est une date importante du calendrier kimbanguiste et a été célébrée avec ferveur cette année par les fidèles à Londres. L'Association des Femmes Kimbanguistes (AFKI), est également un des piliers de l'univers spirituel et socio-culturel des kimbanguistes, c'est le ‘soutien de l'église'.
CONGO VISION : Quelle est la relation entre identité congolaise et kimbanguiste ?
Dr Garbin : Pour beaucoup de Congolais, je ne vais pas vous l'apprendre, la figure de Simon Kimbangu est centrale à la fois dans l'histoire et l'identité de la nation, au même titre que Kimpa Vita où Patrice Lumumba. Certains discours politiques sur la nation peuvent s'approprier la figure de Kimbangu, en faire en quelque sorte un grand homme de la résistance anti-coloniale, alors que les kimbanguistes vont plutôt insister sur sa mission d'Envoyé du Christ, qui avait prophétisé l'accession à l'indépendance. En ce qui concerne d'autres formes d'appartenance, les kimbanguistes à Londres sont en fin de compte peu enclin à privilégier en priorité une appartenance ethnique Kongo ou autre. Quant à la nation du Congo-Kinshasa elle est importante mais ce sont les 3 Congos (Angola, RDC et Congo-Brazzaville) qui forment, dans les discours, le territoire de référence avec pour centre spirituel Nkamba, la Nouvelle Jérusalem. Mais là encore l'universalité de l'identité kimbanguiste, conjuguée à une vision panafricaine de la rédemption, transcende les frontières nationales et ethniques. En pratique, même si l'église est très centralisée dans son fonctionnement, il y aussi des réseaux qui traversent la diaspora, car il arrive que les dirigeants mais aussi les musiciens des fanfares circulent dans l'espace européen, se rendant en Belgique, France, Hollande, Allemagne, etc. Certaines familles de kimbanguistes sont également dispersées à l'échelle du continent. Tout ceci renforce l'idée d'un espace social et religieux qui dépasse les frontières nationales, ce qui correspond bien à la dimension universelle du kimbanguisme telle qu'elle m'est décrite ici.
CONGO VISION : A Londres notamment, l'Eglise Kimbanguiste n'a pas échappé au syndrome de la division venue du tronc central du pays, pensez-vous que cette scission est plutôt fait d'approche religieuse ou théologique dans l'interprétation du message d'origine, c'est-à-dire de Simon Kimbangu ?
Dr Garbin : C'est très difficile pour moi de dire de quelle nature est la scission mais vous avez raison de dire que le schisme, c'est le terme que les kimbanguistes emploient quelquefois, a été projeté dans les communautés de la diaspora, presque partout où ils se trouvent. Il y a deux groupes, ‘3=1' et ‘26=1', qui ont émergés après la disparition du troisième fils de Simon Kimbangu [ndlr le Chef spirituel Dialungana], les premiers suivant la ligne ‘officielle' du chef spirituel actuel Simon Kiangiani. A Londres les ‘3=1' sont numériquement majoritaires, mais ils sont eux-mêmes divisés. Beaucoup de kimbanguistes déplorent ces divisions qui ont mêmes traversées des familles étendues, des groupes d'amis, etc. Ils font souvent référence à ce que l'on pourrait appeler un âge d'or du kimbanguisme, celui du ‘ Bolingo ya 56' , ‘l'amour de 1956', qui marquait une époque de solidarité, d'entraide entre les croyants, dans la période difficile avant l'indépendance. Alors aujourd'hui pour beaucoup l'unité semble difficile à atteindre même si elle reste un objectif pour presque tous les fidèles. Il faut dire que les divergences et les tensions à l'intérieur des deux mouvements ne sont pas seulement d'ordre religieux ou théologique, il y a bien sûr des enjeux de légitimité, de pouvoir, la factionalisation, etc.
CONGO VISION : Pensez-vous qu'il existe une corrélation entre le vécu quotidien du kimbanguiste de la diaspora et la religion kimbanguiste telle qu'elle est pratiquée ?
Dr Garbin : Oui, je pense que les deux sphères sont imbriquées. La religion n'est pas qu'une affaire de relation à Dieu ou de séparation entre le profane et le sacré c'est aussi une manière de vivre, une manière d'être ensemble. En ce sens, la pratique religieuse rythme la vie sociale des croyants qui se côtoient plusieurs fois par semaines pour des activités liées à la communauté de l'église. Bien sûr, au Congo tout est plus simple et plus facile, il n'y a pas de contraintes de temps ou d'espace comme ici où les lieux de cultes sont loués, souvent à d'autres églises et pour des périodes bien définies. Donc peut-être que l'espace ‘authentique' du kimbanguisme se trouve toujours au Congo, et cela se traduit également par le statut sacré de Nkamba, une cité sainte que le immigrés et leur descendance se font un devoir de développer. Une autre chose est que souvent au cours du culte dominical on demande aux fidèles de se distinguer, de porter avec fierté les couleurs kimbanguistes dans l'espace public de la diaspora, et pas seulement le dimanche à l'église. Il y a là une question de visibilité.
CONGO VISION : Nous avons actuellement la deuxième, voire troisième génération des British Congolese , c'est-à-dire ceux-là des British qui sont nés des parents venus du Congo, mais beaucoup n'ont jamais mis les pieds au Congo. Comment vivent-ils leur kimbanguisme par rapport à leur mode de vie quotidien dans la société britannique ?
Dr Garbin : C'est une question très importante pour les Congolais kimbanguistes, pour les parents. Comment transmettre une identité congolaise aux enfants dans l'univers de la diaspora, en occident ? Quelle est la place que doit avoir le pays d'origine, les ‘racines' pour des générations qui, bien des fois, ne connaissent pas le Congo? La langue est un élément central : la plupart des parents parlent le Lingala (ou le Swahili mais plus rarement) à la maison et tiennent à ce que les enfants connaissent la langue. Au niveau de l'appartenance religieuse, l'église kimbanguiste est relativement ‘structurante' : les jeunes peuvent appartenir à la fanfare, la FAKI, au groupe des ‘surveillants', avoir un rôle actif au sein de l'église, même avant leur baptême de kimbanguiste. Les parents sont en général très satisfaits par les possibilités socialisantes de l'église pour leurs enfants. En outre, il est important de dire que les jeunes sont dans une position stratégique dans la mesure où ils incarnent le futur de l'église, car ils peuvent faire l'interface entre le monde britannique anglophone et la communauté kimbanguiste congolaise, ils ont une double compétence. En général, je pense que les jeunes vivent très bien leur identité kimbanguiste, et qu'ils en sont fiers. Un voyage au Congo peut renforcer cette appartenance. A titre d'exemple, j'ai eu un entretien avec un membre des ‘surveillants' qui été élevé en occident et qui m'a dit combien son voyage à Nkamba avait été un évènement majeur dans son parcours spirituel, combien il avait alors pris conscience de son identité de kimbanguiste. Mais je ne crois pas à une crise d'identité, que les jeunes seraient tiraillés, d'une part, entre un environnement congolais ou kimbanguiste à la maison ou à l'église et d'autre part un environnement britannique. Ils ne sont pas assis entre deux chaises, ils négocient leur pluri-culture qui est une richesse dans la Grande-Bretagne multiculturelle actuelle.
CONGO VISION : Que comptez-vous tirer de cette étude et comment elle peut être profitable aux Congolais par exemplem ceux de la diaspora, certes, mais ceux du pays aussi ?
Dr Garbin : Il n'y pas beaucoup d'études sur les Congolais dans la diaspora, quelques unes en France et en Belgique bien sûr, mais à ma connaissance rien de vraiment consistant sur les Congolais de Grande-Bretagne. Donc un des objectifs est de faire connaître cette communauté africaine francophone, son histoire, ses dynamiques sociales, culturelles et religieuses. Pour combler le fossé entre universitaires et la communauté nous tissons des liens avec des organisations congolaises de Londres, notamment pour impliquer les jeunes dans le travail de recherche sur leur héritage en Afrique et dans la diaspora. J'espère que j'aurai l'occasion d'en reparler sur ce site dès que le projet sera finalisé !
Propos recueillis par Norbert X MBU-MPUTU
norbertmbu @ yahoo.fr
Congo Vision/United Kingdom
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