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  MPUTU EBONDO ALIAS MI AMOR : LE GRIOT SONGYE QUI CHASSE LA GUERRE DE L'OUBLI

TITRE : Te pepi a kula (Il n'est pas tout près, il est très loin)

AUTEUR :  Mputu Ebondo alias Mi Amor

ORCHESTRE : T.G. Basokin

PRODUCTEUR : KLM & Synergie Internationales

MONTAGE : Pitshou Mawana

REALISATION : Prosper Agbeto

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Introduction

Dans leur essai d'analyse des comportements des sociétés rurales africaines devant la faillite de l'Etat postcolonial en Afrique devenu outil de répression et de rétorsion pour les populations (rurales) qu'il est censé protéger, Achille Mbembe et Jean-Marc Ela notent que le commun des mortel, les populations africaines surtout, recours volontiers à la parole, à la raillerie, à l'humour pour prendre avantage sur les systèmes oppresseurs et autocratiques des gestionnaires des Etats postcoloniaux. Mbembe écrit par exemple que dans son Afriques indociles que « Le fait qu'il soit refusé à l'indigène de témoigner publiquement du caractère radicalement négatif de l'événement post colonial, qu'il soit contraint au silence, ne signifie pas qu'il s'est effectivement tu ou qu'il ne sait plus ce qui lui est arrivé. Il le sait, et il le dit, dans des langages, de récits, des discours qu'il faut savoir déchiffrer. » La parole, le verbe (logos), la poésie, deviennent des armes non violentes. Par ses grands maîtres de l'art oratoire que sont les chanteurs des gestes, les conteurs des épopées, les raconteurs des lyrismes et les peintres des frasques, qu'il s'appelle griot, musicien, chanteur, ou troubadour, l'Africain ironise, tourne en dérision le nouveau pouvoir tortionnaire et ses mensonges sont peints avec les plus grandes figures de style. Chaque acteur y trouve sa part dans ce tableau qui passe par les mythes, les devinettes, les proverbes. Les dernières guerres africaines, achevant ce tableau de sacrilège, de bêtise, et de ce que l'humain et surtout le nouveau pouvoir africain a su inventer d'incongru, n'échappe pas à passer sous cet échafaud. Ainsi, usant des mêmes procédés que les griots des villages, Ahmadou Kourouma a arraché, avant sa mort, le prix Renaudot, avec son roman Allah n'est pas obligé , qui est en fait le réquisitoire des années des rebellions connues au Liberia et en Sierra Leone. Ce qu'il fait avec de l'encre noire sur le papier blanc, les griots des villages le font avec la parole, la chanson, la musique, les refrains et les strophes.

Au Congo-Kinshasa, les dernières guerres font partie de ces incongruités dont les congolais devront apprendre à ne pas oublier. Car, le chef de guerre, les petits soldats de l'empire, les nouveaux maîtres, surtout lorsqu'ils accèdent au pouvoir par les moyens dits démocratiques, ont intérêts à ce que la mémoire collective soit déformée et même effacer. C'est dans ce contexte qu'il faudra même analyser cette dernière trouvaille d'un comédien-chanteur congolais de Kinshasa à avoir ainsi mise en scène « Koko Swing » (Grand-père Swing), du nom de l'envoyé spécial du Secrétaire Général de l'ONU, acteur principal dans la résolution de la crise congolaise. En lisant des dépêches, on se rend vite compte que les non congolais sont loin de saisir cet humour qui doit se rapprocher de la maxime romaine : « ridendo mores castigat » (corriger les mœurs en les ridiculisant).

Toutes les savanes et les forêts profonds où sont passés les hommes en armes, sont remplis des récits à collectionner dans une vraie une anthologie. La guerre vécue se raconte aux rythmes des mélodies et des railleries. Les rebelles portent mille sobriquets. Les chefs de guerre ont dix-milles nom d'emprunt. C'est dans ce cadre qu'il faudra comprendre, analyser et comprendre la profondeur du message délivré par Mputu Ebondo dit Mi Amor.

Qui est Mputu Ebondo

Comme d'habitude, on n'a presque pas d'informations sur ce monsieur. Sauf que toute personne originaire du pays des Basongye habitant Kinshasa le connaît. C'es le seul élément biographique nous communiqué lorsque nous avions voulu en savoir plus. D'ailleurs, c'est comme si l'intéressé a une existence qui n'a plus besoin d'une carte d'identité tant elle ne soulèverait aucune contestation et que son existence devienne une identité à ceux des fils perdus des Basongye de la diaspora (Kinshasa et Mputuville). Ainsi, demander qui est Mi-Amor, comme il se fait appeler devient une petite insulte.

On pourra tout simplement supposer qu'il soit un vrai griot Songye venu du village et qui, à cause des affres de la guerre, se soit décidé de quitter le village pour Kinshasa. Ce fut monnaie courante pendant la guerre et d'ailleurs pendant toutes les guerres. Pour échapper au pouvoir des conquérants, les esprits libres, les chanteurs, les griots, les savants émigrent vers des cieux où ils pourront évoluer librement et exercer leur métier. Aussi, le titre de sa chanson devient déjà une esquisse d'identité : « Il n'est pas tout près, il est très loin » . En fait, le griot, arrivé à Kinshasa, voudrait simplement rassuré ceux qui sont resté au village qu'ile st enfin arrivé, il habiterait désormais loin du village, loin des petits soldats de la guerre impolis comme la barbiche d'un bouc. Le titre devient ainsi une victoire car le chemin du village à la ville pendant la guerre, avec ces postes de contrôles de part et d'autres des lignes de front, est une via dolorosa. Dieu seul sait si on arrive en toute sécurité. Aussi, une fois arrivé, le griot qui se sait pouvoir se faire entendre jusque dans les zones des guerres par la magie du son et de l'image, prend avantage sur ses bourreaux. Comme le stipule un proverbe Sakata au sujet des noms qu'on donne aux chiens qui sont souvent des insultes et violences verbales adressées aux adversaires, aux commères et aux rivaux, « Il n'est pas tout près, il est très loin » pourra ainsi avoir été tout simplement adressé aux rebelles restés au village dont l'histoire augure toute la chanson. Mais, cette distance, le griot le considère aussi dans le temps et dans l'espace. Car, métier hérité des ses anciens, il se dit ne pas avoir à rendre compte à qui que ce soit, puisque sa chanson est en fait d'origine divine. Comme chez les grecs, les dieux, les ancêtres, les devins l'ont consacré chanteur. Sa fonction devient une fonction sociale. D'où, il est gardien de la mémoire collective, gardien des généalogies, gardien des épopées, gardiens des gestes. D'ailleurs, dès la première strophe, il revient sur le but de sa chanson :

« Si je chante la guerre, ce n'est pas pour crier vengeance. C'est pour éviter l'oubli »

Mais, pourquoi, subitement, doit-il chanter la guerre et éviter l'oubli à la mémoire collective ?

Le pays des Basongye pendant les guerres

Les Basongye, ethnie dont on pense la souche migratoire se située en Egypte (aux temps des pharaons ?...) habitent le centre du Congo-Kinshasa, au nord des provinces du Kasaï, se partageant cet espace avec les Tetela, leurs voisins du nord, les Luba et Lulwa, leurs voisins du sud. Or, pendant toutes les guerres congolaises, l'avidité des belligérants à contrôler les ressources naturelles et surtout convoitant chaque fois le diamant du Kasaï a fait du territoire de Basongye un vrai champ de bataille, les uns cherchant à s'accaparer du territoire conquis par les autres. Les populations civiles s'en sont sortie avec des grandes désolations dont les récits sont à peine croyables. Aussi, le griot, fidèle à son métier, surtout maintenant qu'il a eu l'occasion et la chance d'atteindre Kinshasa, se fait ce devoir de raconter, avec des mots crus et nus, la guerre dans les villages.

Une chanson de geste

Mais, le conteur qui arrive du village, veut d'abord se faire de l'argent. Or, depuis que le monde de la musique congolaise est empestée du démon de la dédicace, où des messieurs se font chanter et vanter, non pas à cause de leurs mérites civiques ou hauts faits d'armes, mais tout simplement en achetant des dédicaces, le musicien devient quémandeur des dédicaces, on les monnaye, on les vend, on les cherche, on en fait une publicité. C'est un phénomène de société dans une société congolaise des phénomènes. Le griot venu du village n'y échappe pas. Aussi, la chanson est-elle composée pour vanter et chanter les exploits et les œuvres de Mulenda Mbo dont on ne connaitra les exploits sociaux que vers la fin de la chanson :

« Quand Mulenda Mbo a entendu cela, il n'a ni mangé, ni dormi » .

C'est à lui qu'est dédiée la chanson :

« Donnez-moi une pirogue pour rentrer chez nous. Je veux voir les bienfaits de Mulenda Mbo pendant la guerre »

Richissime sûrement perdu dans le paradis provisoire de la capitale, comme d'ailleurs tous les fils du pays qui ont quitté et oublié les villages, il n'avait jamais entendu parler de la guerre par quelqu'un venu du village. Aussi, les récits (peut-être du griot), engendre en lui un prise de conscience, une action directe. De ce Mulenda Mbo, le griot dit que sa volonté d'aider le village n'a pas de barrière. Un modèle d'ailleurs que le griot propose à tous les barrons qui tentent souvent d'oublier le village. Devant la désolation, Mulenda Mbo «… s'est adressé aux médecins qui se sont rendus chez nous avec les médicaments. Aujourd'hui on soigne les malades à moindre frais et dans les meilleures conditions. Aujourd'hui les malades se reposent sur de bons lits et des matelas en bon états. Les pistes d'atterrissage ont été récupérées et de nouvelles ont été tracées. »

Mulenda Mbo serait ce prototype de social entrepreneur , au sens britannique du mot, dont le seul souci est d'aider à assouplir la souffrance des populations rurales. En le chantant, est-ce qu'on peut penser que le griot voudrait, non pas seulement le glorifier, mais aussi le proposer en modèle pour la société congolaise ? Contrairement aux autres dédicacés des la musique congolaise moderne dont seuls les sobriquets cousus à la sauvette (Fonds Monétaires Internationales, le grand saoudien, très fort, etc…) sont encore en quêtes de réalisation pour les populations, Mulenda Mbo, modestement, fait parler de lui par ses œuvres. Il agit, il est un homme d'action, surtout en ces temps de guerres. Car, renchérit le griot à ce sujet : « Barres la route à Mulenda Mbo et non celle de chez nous. Il creusera sous le sol comme une souris et parviendra jusqu'à chez nous (pour faire du bien) ».

Mais, comme dans un effet de contagion, l'action de Mulenda Mbo semble avoir contaminé d'autres bonnes volontés qui commencent à lui emboîter les pas : « Ne pleures plus, Mulenda Mbo, tu n'es plus seul/ Il y a derrière toi Kidimba KLM… Il a construit des hôtels et des écoles à Lubao »

Mais, contrairement aux musiciens de la musique moderne, le griot chantant les œuvres d'un monsieur, ne s'y jette nullement avec bras et jambes. Il sait récupérer son interpellation et sa remise en question de la société et de sa dernière incongruité, la guerre, à travers la geste qui devient dès lors épopée et lyrisme. Une façon pour le griot de ne pas resté distant de son milieu ambiant, le village, même si il se dit lui-même qu'il devient à la fois éloigné et qu'il n'est plus tout prêt… Ce qui crée en lui, certes, la nostalgie.

L'épopée de la guerre racontée

Après avoir rappelé le motif de sa chanson (pour ne pas crier vengeance, mais plutôt pour éviter l'oubli), le griot commence par raconter la guerre.

« La guerre apporte son lot de malheur à tout le monde. A l'agresseur comme à l'agressé »

Ayant vécu la guerre au pays des Basongye, une fois à Kinshasa, loin des siens, le griot, se fait la caisse à résonnance de la guerre vécue et qui continue :

« Les nouvelles de la guerre qui l'étaient parvenues étaient horribles. Les Basongye sont dans la misère et vivent dans la désolation. Ils se promènent malades, mal habillés et sans aucune aide. Il n'y a ni savon, ni sel chez nous ».

Usant de la mémoire collective, le griot Mi Amor, compare la guerre à l'une de grandes cruautés connues dans l'histoire des Basongye et des populations voisines, l'épopée de Ngongo Lutete, ce guerrier Tetela qui voulait assujettir toutes les populations du centre du Congo, avoisinant le Sankuru, épopée bien connue de tous.

« La cruauté pendant la guerre était comme celle du temps de Ngongo Lueteta ».

Se rapprochant d'une autre épopée célèbre en Afrique, celle de Chaka Zulu en Afrique du Sud, du temps de la guerre des Boers ( massacrant ceux qui dansaient trop bien et massacrant ceux qui dansaient trop mal ), le griot enchaîne, parlant de la guerre :

« On tue les fuyards, on tue ceux qui se rendent, on enterre même les vivants. Avec l'interdiction de pleurer les morts. Si tu veux pleurer un mort, on te déshabille ou on te fouette à sang ».

Pour les Basongye vivant dans la capitale, Kinshasa, et les autres congolais, n'ayant pas connus la guerre, ces récits sentent la fiction. D'où, le griot Mi Amor, appui sur la pédale de la description, il parle :

« La famine pendant la guerre était à son comble. Car on avait tout brûlé : greniers, champs et défrichages. Les cultivateurs ont même manqué des semences. La pauvreté qui avait sévi pendant la guerre n'avait pas de pareilles. Les hommes, les femmes et les enfants dormaient le jour et se réveillaient la nuit. Car, ils étaient nus. Il y en a même qui ont porté des nattes comme habits »

Pour tous ceux là qui justifient la guerre pour apporter la démocratie aux villages et au pays, Mputu Mi Amor renchérit :

« La guerre n'a pas engendré un joli bébé ; elle a engendré la pauvreté, les malades et la famines ».

Dès lors, il refuse de se faire chantre et troubadours des « Chefs » rebelles qui ont apporté la guerre. Il entonne alors le refrain repris en chœur, pour signifier son refus et leur flanquer au visage la profondeur de leur bêtises :

«Pourquoi dois-je chanter ? Pour quel homme dois-je chanter ? ».

Certainement pas pour eux, les chefs de guerre, mais il préfère tout de même chanter pour Mulenda Mbo qui a choisit de mener une autre guerre, la guerre contre la famine et la désolation apportées par les chefs de guerres. 

Mais, maintenant que la guerre est finie, le griot, fidèle à sa mission sociale, demande à tous de retourner chez soi, dans les villages, au travail, pour faire avancer l'humanité.

«La guerre est terminée, rentrons chez nous pour reconstruire »  sachant ce qui s'est passé et comment cela s'est passé…

Reliant traditions et modernités, Mputu Ebondo alias Mi Amor et son T.G. Basokin, tantôt en raphia, tantôt en pantalon, mélangent guitares modernes et tambours traditionnels, pantalons et boubou ouest-africain, pour symboliser un accord parfait dans la démarche et dans sa fonction sociale de chantre de la société.

Il faudra tout simplement voir le clip et surtout trémousser les jeunes filles et jeunes gens, non pas comme les danseuses des groupes musicaux modernes à l'école du voyeurisme, mais dansant et chantant pour faire plaisir à la société.

De toute façon, le clip et la chanson valent la peine d'être écoutés et visualisés et surtout les paroles méritent d'être analysées par deux fois par plus d'un congolais désireux de tourner la page de la guerre. Comme le stipule la constitution de l'UNESCO dans son préambule, "les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élévées les défenses de la paix" .

Pour être complet, on ferrait mieux de terminer la chanson de Mputu Ebondo Mi Amor par “Si falt la gest que Mi Amor declinet”…

Mais, est-ce que le politique et le rebelle, les premiers destinataires de cette interpellation, comprennent-ils ce message cru et dur contre son action d'avoir amene la guerre aux paisibles populations congolaises ?... Sachant le danger permanent pour les politiques de ne jamais supporter les libres penseurs, Mi Amor, dit tout simplement : « Te pepi a kula » (Il n'est pas tout près, il est très loin)… Il appartient à l'éternité, il est citoyen du monde.

Norbert X MBU-MPUTU

Freelance Journalist, Writer and researcher in Anthropology and Sociology
Newport , Pays de Galles

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