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L'Afrique et le "modèle" chinois

James Kathuri enseignant à l'Université Kenyatta.
en collaboration avec African Executive et www.UnMondeLibre.org

Le processus de transition économique en Chine est très instructif dans la mesure où il peut fournir un certain nombre d'enseignements intéressants et importants pour d'autres économies en transition, quant à la stratégie de réforme à poursuivre : son rythme, les secteurs à cibler en priorité, son ordonnancement et les ingrédients clés.

Premièrement, l'état initial de l'économie à réformer détermine laquelle de l'approche graduelle ou de la thérapie de choc est la stratégie de réforme la plus appropriée. Ainsi, la Chine a commencé son processus de réforme dans une position relativement avantageuse. En effet, même si l'économie ne fonctionnait pas efficacement en raison des distorsions générées par le système de planification, il n'en demeure pas moins qu'elle affichait une croissance positive, une inflation et des déficits faibles, une épargne élevée et un faible endettement extérieur. C'est la raison pour laquelle, l'économie chinoise n'avait pas besoin de commencer sa transition avec un programme de stabilisation macroéconomique. Par ailleurs, la Chine a maintenu le contrôle politique centralisé entre les mains du parti communiste, à la différence des autres économies de transition en Europe qui ont vu la fin de leurs Etats communistes. Pour la Chine la réforme politique n'était pas à l'ordre du jour. Ainsi, le point de départ de la réforme économique en Chine résidait dans une relative stabilité économique et politique.

Deuxièmement, la réforme a été initialement focalisée sur un secteur de l'économie qui offrait les plus fortes chances de réussite. Dans le cas de la Chine, c'était le secteur agricole. Il s'agit d'un secteur clé en termes d'emploi, qui a été sacrifié pendant la période de planification centralisée. Etant donné le potentiel considérable et la probabilité de réussite de sa réforme, il représentait un bon tremplin pour la mise en œuvre de réformes ultérieures. Sa croissance rapide pendant la première période de réforme a amélioré considérablement la productivité à travers la réallocation des ressources, la croissance de la production et l'augmentation du revenu des paysans. Cette dernière a généré une épargne rurale considérable et donc des fonds pour l'investissement dans les entreprises des communes et des villages, qui allaient constituer la composante dynamique majeure du secteur non étatique. Suite à ce premier succès, la cible des réformes est devenue le secteur industriel, au milieu des années 1980, où l'accent a été mis sur une plus grande autonomie des entreprises.

Troisièmement, dans le secteur industriel, la Chine possède un ingrédient unique et dynamique : les Entreprises des Communes et des Villages (ECV). En effet, les ECV contribuent de façon majeure aux exportations, au développement de l'économie de marché, elles ont créé environ 100 millions de nouveaux emplois depuis le début du processus de réforme et favorisé l'industrialisation du monde rural. Bien que les aspects du phénomène ECV soient spécifiques à la Chine, leur expérience fournit des enseignements intéressants pour les autres économies en transition, notamment l'importance de la libéralisation des marchés et de la concurrence, la nécessité de soumettre les entreprises à la sanction de la contrainte financière, et le besoin d'incitations appropriées pour les collectivités locales.

Quatrièmement, les économies en transition devraient s'intégrer, le plus vite possible, à l'économie mondiale. A cet égard et depuis le début de la réforme économique, la Chine s'est progressivement ouverte et intégrée dans l'économie mondiale, ce qui s'est traduit par une augmentation de son commerce extérieur et des flux d'investissements directs étrangers en sa faveur. Il faut souligner ici que le choix par le gouvernement chinois de l'ouverture et de l'intégration économique a été en grande partie inspiré par les expériences de ses voisins régionaux dynamiques. Un choix payant puisqu'en moins de deux décennies, la part de la Chine dans les exportations mondiales a presque triplé. La politique d'ouverture a permis à la Chine d'accéder à la technologie et aux idées occidentales par le biais des investissements directs étrangers (IDE), lesquels ont joué un rôle clé dans son processus de développement économique. Par ailleurs, la Chine jouit d'une position avantageuse grâce à ses liens culturels, familiaux et historiques avec Hong-Kong et Taïwan. Enfin, avec une main-d'oeuvre relativement bon marché, qualifiée et flexible, la Chine restera une destination attractive pour les IDE, notamment ceux portant sur les industries à forte intensité en main d'œuvre.

Un Monde Libre

© Congo Vision

Le commerce international, ça commence chez soi

Alec van Gelder est le Directeur de Réseau de l' International Policy Network

Le sommet tant attendu entre l'Union Européenne et l'Afrique s'est fini en queue de poisson, les Africains accusant les Européens de vouloir s'accaparer les marchés africains. Si cet échec représente effectivement une occasion manquée pour stimuler la croissance économique en Afrique, il est un point encore plus important que la rhétorique du sommet a finalement passé sous silence. L'Afrique ne parviendra jamais à s'enrichir tant que ses Etats restreindront le commerce entre ses propres pays, qu'il y ait un deal avec l'Europe ou pas.

Les exportations africaines représentent à peine 2 % du commerce mondial mais, selon les chiffres de l'OMC, seuls 10 % de ces exportations se font au sein de l'Afrique. En même temps 70 % des droits de douanes payés par les Africains sont imposés par les Etats africains eux-mêmes.

De plus, les chiffres de la Banque Mondiale montrent que les Etats de l'Afrique subsaharienne sont trois fois plus susceptibles d'appliquer des barrières non-tarifaires que les pays riches.

Et le résultat de distorsions commerciales grotesques souvent le fait de la corruption et d'une bureaucratie tortueuse est que les pays africains ne peuvent pas exploiter leurs meilleurs marchés potentiels : leurs propres voisins. Faire tomber ces barrières pourrait doper le commerce interafricain de plus de 50 %, selon les chiffres de la Banque mondiale.

Le porte parole autoproclamé de l'Afrique, Bob Geldof, semble avoir oublié cet élément lorsqu'il a entamé sa complainte, lors du sommet, regrettant que « les promesses internationales pour faire marcher le commerce international pour l'Afrique ont été perdues en marchandage, sigles, et mauvaise volonté. Mais si Geldof veut réellement que les pauvres puissent « s'engager de manière juste dans l'économie globale », il devrait alors faire campagne contre les gouvernements des pays pauvres qui génèrent une augmentation des prix et empêchent la croissance au moyen des barrières tarifaires les plus élevées au monde.

Les accords de partenariat économique si controversés avec l'UE ne remettent pas en cause les barrières commerciales qui empêchent les Africains d'obtenir les produits dont ils ont le plus besoin comme les médicaments ou les engrais. Selon l'OMS par exemple, l'Ethiopie impose des droits allant de 20 à 40 % sur les médicaments importés, taxant ainsi ses malades.

De même, des engrais importés et à meilleur marché pourrait permettre de produire de la nourriture en plus grandes quantités et pour moins cher. Si les Etats africains sont véritablement sérieux quant au fait d'atteindre les Objectifs de Développement du Millénaire, alors libérer les échanges commerciaux n'est plus une simple nécessité économique, mais un impératif moral.

Ces barrières seront cependant difficiles à démanteler du fait des groupes d'intérêt puissants nationaux en faveur du protectionnisme.

Le secteur agricole nigérian, au prétexte de vouloir « encourager les substituts locaux » a gagné une interdiction d'importations sur le blé, le riz, le maïs et l'huile végétale, même si ces produits seraient alors bien meilleur marché pour les 11 millions de Nigérians mal nourris.

Mais ce pays immense n'est toujours pas autosuffisant après 30 années de poursuite de cette illusion.

Alors que les groupes protectionnistes sont motivés uniquement par leur intérêt, ils obtiennent une crédibilité éthique de la part du Trade Justice Movement (TJM, Mouvement pour la Justice du Commerce) une coalition d'ONG centrées sur le « développement », dont fait d'ailleurs partie Oxfam.

Le TJM argue du fait que les barrières tarifaires permettent aux industries naissantes de croître, ainsi protégée de la concurrence « déloyale » internationale. Mais ces « industries naissantes » grandissent rarement pour devenir efficientes et innovantes. Le protectionnisme les rend paresseuses et démodées, et elles doivent ainsi constamment se reposer sur les subventions payées par le contribuable ou les prix élevés payés par les consommateurs.

La téléphonie mobile démontre ce qui peut se passer en l'absence de protectionnisme. Dans des pays tels que le Kenya les réseaux de téléphones mobiles ont touché des millions de gens précisément parce que l'Etat n'a pas manipulé le marché avec des droits de douanes ou subventions protectionnistes.

Les entreprises étrangères et nationales se sont donc fait concurrence pour étendre le réseau jusqu'aux zones rurales. Les téléphones mobiles ont permis aux entrepreneurs, des fermiers aux taxis, de les utiliser pour obtenir des informations en temps réel sur les marchés locaux et donc des opportunités commerciales. Une étude de la Business School de Londres a mis en évidence récemment que pour 10 mobiles supplémentaires pour cent personnes (avec un signal adéquat) le PIB pouvait s'accroître de 0.6 % annuellement.

Mais l'Etat éthiopien préfère la philosophie du TJM. Il pense que le monopole d'Etat de la Ethiopian Telecommunications Corporation a besoin de quelques années supplémentaires de protection avant une libéralisation en 2010. Après des décennies d'inefficacité et d'échec patent à fournir des connections de lignes fixes ou une couverture mobile à plus de 1,2 % de la population, essentiellement dans les villes.

Il est quelque peu ironique de voir les pays africains se tourner désormais vers la Chine pour l'investissement. La Chine a en effet passé des décennies à tenter l'autosuffisance, mais ce n'est que depuis qu'elle a accéléré ses réformes vers la libéralisation et qu'elle a abaissé de manière unilatérale ses barrières douanières qu'elle a pu atteindre une croissance de l'ordre de 9% par an, permettant ainsi à 400 millions de Chinois de sortir de la pauvreté. La Chine est désormais la deuxième plus grande économie de la planète.

Selon les prévisions économiques d'Oxford, une libéralisation globale permettrait d'augmenter le PIB de l'Afrique de 120 milliards de dollars par an, mais les politiciens africains et les intérêts corporatistes craignent la concurrence avec les pays développés. Pourtant la libéralisation intra-africaine elle seule générerait un bon tiers de ces avantages comme le montre une étude du Cato Institute.

Si les pays africains veulent imiter la Chine en matière de croissance, ils devraient suivre sa direction et arrêter de dorloter leurs industries locales et démanteler les droits de douane de manière unilatérale. Une fois cela fait, les Africains démontreront alors que leurs économies peuvent croître aussi vite que n'importe quelle autre.

Avec la collaboration de www.unmondelibre.org

© Congo Vision

Ethnisme et violences en Afrique 

Nouh El Harmouzi docteur-chercheur en économie
Associé au projet www.UnMondeLibre.org
Cato institute , Washington DC.

Le déchaînement de violence qu'a connu dernièrement le Tchad et le Kenya est révélateur du profond malaise qui touche de nombreux pays africains. Ces événements rappellent tristement que la transition vers l'après guerre dans ces pays reste difficile et fragile et que les risques de rechute dans des violences sont quasi-permanents.

Les guerres ont ravagé la plupart des pays africains après la vague d'indépendance des années 1950. Rares furent les pays qui y ont échappé. Plusieurs régions de l'Afrique continuent d'être traversées par des conflits de « haute intensité » selon le Baromètre de décembre 2007 du Heidelberg Institute for International Conflict Research . Du nord de l'Afrique (conflit du Sahara, Algérie, Soudan) en passant par la zone poudrière des Grands Lacs (Rwanda, Burundi, Ouganda, Kenya et République démocratique du Congo), du lac Kivu au lac Tanganyika, la région de la corne de l'Afrique (Somalie, Éthiopie, Érythrée), puis l'Afrique centrale (Tchad), l'Afrique de l'Ouest et le Golfe de Guinée (Niger et Nigeria), la quasi-totalité des sous-régions africaines sont le théâtre de multiples conflits. Actuellement, un déporté et un réfugié sur deux dans le monde sont africains.

Après les massacres accompagnant les élections de 2007 au Nigéria et les dernières élections au Kenya, la même question revient toujours : pourquoi ces guerres civiles à répétition ?

Certains observateurs expliquent que cette instabilité est due au caractère fractal, multiethnique et tribal de ces sociétés où des populations hétérogènes ont été sommées de cohabiter dans des Etats aux frontières souvent artificielles, arbitrairement tracées par le colonisateur.

L'explication de la différence ethnique comme origine des conflits ne résiste pourtant pas à l'épreuve de l'histoire. Le fait qu'un Etat soit composé de multiples entités (ethnies) ne constitue pas en soi un handicap à une cohabitation harmonieuse. La Nouvelle Zélande, la Malaisie, le Canada, la Suisse, etc. sont elles aussi des pays à sociétés multiethniques mais ne connaissant pas pour autant des massacres interethniques. D'autres pays africains comme le Maroc, le Sénégal, la Tunisie, etc., n'ont pas connu de guerres ethniques après leur décolonisation en dépit de leur structure multiethnique et tribale.

En réalité, le prétexte ethnique et identitaire, à l'instar du prétexte religieux, a souvent (et de tous temps) été mobilisé, utilisé et attisé à des fins d'appropriation du pouvoir. Ces facteurs peuvent être des éléments aggravant d'une crise, mais en aucun cas l'élément déclencheur.

Après la chute du mur de Berlin, l'effondrement de l'URSS et des certitudes communistes, les pays africains ont été contraints (afin de continuer de profiter des aides, et des rééchelonnements de la dette) d'instaurer le multipartisme après plus de 50 années de parti unique ou de dictature militaire. Un « semblant de démocratie » a vu le jour dans la plupart des pays africains. Mais la « technique de la démocratie » a été importée sans le mode d'emploi, sans la culture démocratique et sans les institutions garantissant son bon fonctionnement.

La démocratie s'est ainsi implantée dans une société civile appauvrie, fragilisée par des décennies de guerre et de pandémies, le tout sur fond d'inculture dans des zones de (quasi) non droit. Le multipartisme comme « gage » de démocratie exigée par les bailleurs de fonds s'est ainsi implanté sur de mauvaises bases. Les partis politiques se sont brusquement démultipliés du jour au lendemain. Les leaders politiques se sont souvent axés sur les clivages ethniques et identitaires (plutôt que sur des clivages philosophiques résultant d'un débat d'idées) pour attirer les sympathisants, asseoir leur autorité et atteindre le pouvoir.

Dans un contexte d'absence d'Etat de droit brimant l'esprit d'entreprise et décourageant l'effort et l'initiative individuels, seul le pouvoir politique et le contrôle de l'appareil de l'Etat garantissent l'accès à la richesse et l'ascension sociale. Les ressources naturelles (hydrocarbures, diamants et or, uranium, etc.) et les débouchés qu'offre le marché de 800 millions d'africains n'ont jamais cessé d'attiser les convoitises des acteurs nationaux et internationaux.

L'accès à la tête de l'Etat permet au leader d'organiser et de consolider le pouvoir autour de sa tribu ou de son clan. Les richesses de l'Etat, les rentes de situation et la confiscation des biens (terres, capitaux) permettent de contrôler la société, de nouer des alliances, de « remercier » les fidèles via la distribution de postes administratifs et de portefeuilles ministériels « juteux », et enfin d'acheter des armes pour réduire au silence et/ou écraser les dissidents les plus récalcitrants.

Les problèmes ethniques se manifestent lorsque les membres d'une entité opposante s'estiment lésés, discriminés, et privés d'accès aux ressources. L'absence de possibilité de contestation pacifique et le climat d'oppression les poussent souvent à se révolter violemment contre l'ordre en place jugé injuste. Les leaders au pouvoir préfèrent souvent combattre tout changement jugé compromettant et synonyme le plus souvent de perte de richesse voire même de la vie du leader et de sa communauté. 

C'est ainsi que ces sociétés rentrent dans un cercle vicieux de violence dans lequel les fractions sont en perpétuels conflits de pouvoir usant des richesses locales pour acheter des armes entretenant ainsi le cycle de la violence. Une violence qui ne profite en fin de compte qu'aux trafiquants d'armes et aux « seigneurs de la guerre ».

La clé de l'explication de l'échec de la transition démocratique et des violences intercommunautaires à répétition en Afrique réside moins dans le caractère hétérogène et multiethnique des ces pays. Ces populations vivent et interagissent souvent dans un cadre de non droit où tous les ingrédients de l'instabilité sont réunis : pauvreté, analphabétisme élevé, corruption, spoliation et monopole des richesses, climat de peur et d'oppressions, etc. En conséquence, un simple sentiment de mécontentement global (fraude électorale au Kenya par exemple) pourrait déclencher une déflagration générale dans plusieurs Etats d'Afrique.

© Congo Vision