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République Démocratique du Congo : aux origines de la dette

Auteur : Oasis Kodila Tedika

Riche d'innombrables ressources, la République Démocratique du Congo figure aujourd'hui parmi les dix premiers pays ayant le plus faible indice de développement humain, selon le PNUD. Depuis, le pays fait partie de la quarantaine de pays bénéficiaires de l'Initiative en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (IPPTE).

Il est vrai que dans un pays où plus de trois millions de personnes ont été victimes de la guerre depuis plus d'une décennie et où 80% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, le remboursement de la dette restera un poids insupportable et effacer l'ardoise de la dette est présenté naturellement comme une solution. Ainsi, le gouvernement en a fait une de ces préoccupations majeures. Mais au-delà de cette annulation, il se pose une autre question toute aussi importante : pourquoi la RDC en est-elle arrivé là ? En passant, l'annulation de la dette est-elle suffisante ?

Entre 1965 et 1969, le stock de la dette extérieure du Congo est passé de 32 à 159 millions de dollars. Deux années après, ce stock est multiplié par deux. Il passe de 670 millions de dollars en 1972 à 1040 millions en 1973. Appréhendons le caractère véritablement exponentiel de la dette extérieure du Congo : cette dernière est passée de 32 millions de dollars à 13 milliards de dollars entre 1965 et 1998. Aujourd'hui, le stock de la dette s'élève à environ 11 milliards de dollars. Et donc l'essentiel de la dette s'est constitué durant la période de la dictature.

De fait, la dette publique en RDC est depuis longtemps tributaire tant de la mauvaise gouvernance que des dérapages macroéconomiques. La gouvernance au Congo a toujours laissé à désirer. Ainsi, par exemple, au moment où la dette atteignait des sommets stratosphériques, on a assisté simultanément à l'explosion de la fortune du président Mobutu, représentant les deux tiers de la dette du pays en 1997. Cette corrélation n'est pas le fruit du hasard. La dictature battant son plein, Mobutu n'est redevable devant aucune institution. De ce fait il ne se restreint pas, lui et son entourage, à se servir de l'argent du contribuable, mais il met également la main sur l'argent octroyé aux congolais. La population congolaise n'en a donc pas profité. En gros, cette dette a été donc gaspillée.

La situation macroéconomique du pays n'est pas en reste. Dès les années 70, la croissance économique, héritée de la colonisation, s'estompe du fait de plusieurs facteurs, notamment le retournement du cours des matières premières, mais surtout de la politique de nationalisations. Cette politique a évincé l'investissement privé. La croissance disparaît peu à peu à sa suite et la situation macroéconomique ne cesse de se dégrader (déficit rapporté au PIB s'éleva à 17% en 1991, avec une inflation de 3642% par exemple). En vue d'une stabilisation macroéconomique, les partenaires de l'Etat lui viennent en aide en lui octroyant des prêts. Cependant, rien de concret n'est fait, comme en témoigne la montée de l'inflation. Les partenaires se retirent, et la manne avec.

Dans la mouvance du début des années 70 où le pays connaissait encore son âge d'or, Mobutu entraîne l'Etat dans des investissements, que certains ont qualifié de prestige (l'Usine de Maluku, le Barrage Inga sont souvent cités en exemples), qui sont financés notamment par la dette. Ces investissements tous azimuts se sont révélés par la suite être des « éléphants blancs ». Le pays se trouve donc dans une situation complexe : non seulement ces investissements ne sont pas productifs, mais la croissance économique disparaît. De là, les perspectives de remboursement des dettes contractées deviennent sombres. Ainsi, le service de la dette ne cesse de prendre l'envol du fait de l'amenuisement de la probabilité de remboursement et d'interruptions de paiements qui, par voie de conséquence, accumulaient les arriérés. La dette devenant en conséquence écrasante pour le pays.

Dans ce contexte, annuler cette dette est-elle réellement une solution ? Le faire peut être bien vu ; en ce sens qu'il va créer un espace budgétaire important. Mais cela n'est en aucune manière une panacée si la responsabilisation des décideurs publics n'est pas engagée, encore moins si l'amélioration continue des institutions n'est pas envisagée. De cette manière, William Easterly, un des spécialistes de renom sur la question, a pu écrire à propos de l'IPPTE : « la relation entre l'allégement de la dette et le recours à l'emprunt qui s'en suit est intéressante : entre 1987 et 1997, le montant total de l'annulation des dettes de ces quarante et un Etats s'est établi à trente milliards de dollars tandis que leurs nouveaux emprunts se sont élevés à quarante et un milliards. Cela confirme l'hypothèse que l'allègement de la dette est suivi d'un nouvel endettement pour un montant équivalent. D'ailleurs, nous remarquons que le nouvel endettement est d'autant plus massif que le pays a bénéficié d'importantes annulations. »

Sous cet angle, supprimer la dette congolaise sans agir plus ne fera certainement que plonger le pays dans une autre spirale d'endettement. Car les raisons (situation macroéconomique malsaine, faiblesse institutionnelle mesurée par exemple par le rapport  Doing Business  de facilité des affaires qui classe le pays 182° sur 183 ou le rapport Transparency International sur la corruption, 162° sur 180) qui en constituent le soubassement seront toujours présentes. Si elles ne sont pas traitées sérieusement, l'annulation de la dette sera tout simplement un emplâtre sur une jambe de bois.

Oasis Kodila Tedika est un économiste congolais, analyste sur UnMondeLibre.org.

 Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org, contact@unmondelibre.org


01 février 2010

© Congo Vision


Le cycle de la guerre n'est pas rompu au Nord Kivu

Le Carnet de Colette Braeckman,

Le Soir, posté le 22 janvier 2010

Il paraît qu'à Goma la guerre est finie, que la capitale du Nord Kivu est entrée dans une ère qualifiée désormais de « post conflit ». C'est en tous cas ce que les autorités de la province, civiles et militaires, ont répété au Ministre belge des Affaires étrangères Steven Vanackere. Dans le camp de réfugiés de Mugunga, Jacques Kayumba, originaire du nord de la province, n'hésite pas à contredire cette vérité officielle : alors qu'il se préparait à regagner son village de Mukana, des messages lui sont parvenus « si vous rentrez, vous serez tué…. » Depuis lors, cet agriculteur, un Hutu congolais, a appris que ses terres étaient occupées par d'autres, des membres de sa famille qui le jalousaient depuis longtemps et aussi des éleveurs, désireux d'étendre leurs pâturages…

Installés au pied du volcan Nyamulagira, dont les éruptions imprègnent l'air de soufre et de poussière, les déplacés de Mugunga , 2000 personnes vivant dans des blindés estiment qu'ici, aux portes de Goma, ils bénéficient d'une relative sécurité et ils font la sourde oreille à ceux qui les poussent à rentrer chez eux.

Il faut reconnaître que si, voici un an, au plus fort de l'offensive de Laurent Nkunda, plus d'un million de civils s'entassaient dans d'immenses camps de fortune, la situation depuis lors s'est grandement améliorée : les plus valides sont partis, ne laissant dans le camp que des vieux que nul ne veut prendre en charge, des moins valides auxquels Handicap International a fourni béquilles et appareillages, des femmes seules chargées d'enfants. A l'entrée du camp, les humanitaires se sont déployés en bon ordre, toutes les agences et ONG internationales faisant claquer leurs drapeaux, ce qui n'empêche pas certains déplacés d'assurer que les soins médicaux sont payants et les rations insuffisantes.

A Goma, la délégation belge a pu découvrir pourquoi, même si officiellement, elle est finie, la guerre n'est pas près de se terminer : depuis 1994, lorsque les réfugiés hutus ont déferlé au Nord et au Sud Kivu, une véritable économie de crise s'est installée dans la région. Trop d'intérêts sont en jeu pour que la normalisation soit rapide, sinon souhaitée. Il suffit de passer le long du lac, loin de la touffeur et de la promiscuité des « blindés » où s'entassent les déplacés pour découvrir que les centaines de millions de dollars déversés depuis quinze ans par l'aide internationale n'ont pas été perdus pour tout le monde : le prix des parcelles est passé de 2500 à 50.000 voire 150.000 dollars et de nombreuses villas avec vue imprenable sont occupées par les grandes ONG de la place et les bureaux de l'ONU.

« Le circuit est bien rodé » nous explique Hakiza, qui travaille, lui, dans le développement : « dans le cas de l'aide d'urgence, dont les budgets ne sont pas contrôlés, 30% des montants sont retenus à la source pour frais de gestion et rémunérations. Lorsque des ONG de la place sont appelées à sous traiter, 20% supplémentaires doivent être retenus. Le système agit comme un entonnoir, dont seules quelques gouttes aboutissent aux véritables destinataires… » Nombreux sont les Congolais qui bénéficient du circuit de la crise : députés de l'Assemblée provinciale, voire ministres, alliés de Kinshasa et surtout haut gradés de l'armée se sont fait construire des villas hollywoodiennes le long du lac, et ces hôtels de luxe, ces guest house, ces demeures confortables accueillent les expatriés des agences internationales qui ne rechignent pas à payer des loyers exorbitants.

A plusieurs reprises, Vanackere a interrogé ses interlocuteurs :
«pourquoi les militaires ne sont ils pas payés, ce qui mène à des désertions, des révoltes sporadiques?»

L'un des éléments de la réponse se trouve au bord du lac : c'est là que les principaux gradés, chargés des opérations Umoja Wetu, Kymia II et aujourd'hui Amani Leo (la paix tout de suite…) ont investi une partie des soldes qu'ils auraient du payer à leurs militaires. Les plus « loyaux » ont pratiqué l' « Opération retour », ristournant à Kinshasa une partie de sommes détournées…

Cet argent qui fuit de tous les côtés alimente un boom de l'immobilier, permet la multiplication des hôtels, des magasins d'alimentation ou de friperie, rend trépidante l'atmosphère de Goma, d'où les tshukudus, les vélos de bois, ont pratiquement disparu, au profit des motos taxis et des voitures de tout calibre…
Le bilan des opérations militaires est lui aussi sujet à controverse. Au Ministre belge des Affaires étrangères, les officiels ont tenu des propos optimistes : selon eux, les opérations menées contre les rebelles hutus ont réussi à démanteler les principales bases des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), à les faire reculer en forêt et à forcer près de 20.000 d'entre eux à regagner le Rwanda. Mais les échos venant du terrain sont bien différents. Buabua, dont l'ONG Helpage construit des routes dans l'intérieur du pays en recourant à la main d'œuvre locale, payée cash 3 dollars par jour de travail, a constaté que les FDLR avaient repris la plupart de leurs bastions, à Walikale entre autres, et reconstitué leurs circuits d'exportation de minerais…

« Nous avons affaire à une véritable armée, bien structurée, bien organisée et qui bénéficie de nombreuses complicités locales ; au sein de l'armée, de la société civile, des Hutus congolais… L'opération conjointe réunissant l'armée conglaise et la MONUC a été mise en échec..»

D'autres sources nous démontrent qu'ici aussi le circuit de la guerre s'autofinance :

« dans les brousses où se trouvent les FDLR, des ONG médicales soulagent les populations civiles, mais aussi, elles soignent et transportent des combattants blessés, assurant même leur logistique. Pourquoi voudriez-vous que la guerre s'arrête ? »

De plus, c'est vers le Rwanda, toujours hostile à toute forme de négociation avec les FDLR, que se dirigent les filières d'exportation des minerais tandis que le makala (charbon de bois) qui contribue à déboiser le parc des Virunga se vend de l'autre côté de la frontière, depuis que le président Kagame a interdit de couper les arbres sur le territoire rwandais…

01 février 2010

© Congo Vision


Titre : Irak : vers une nouvelle dictature ?

Auteur : Ted Carpenter

Les partisans de l'invasion et de l'occupation de l'Irak ont souvent souligné la réussite que représente la création d'un pays libre et démocratique. Le choix des dirigeants politiques grâce à des élections libres et l'établissement d'un système juridique qui protégeait les libertés fondamentales contrastaient largement avec la dictature éhontée de Saddam Hussein. En effet la naissance d'un Irak démocratique était un des rares accomplissements que les bellicistes pouvaient citer aux Etats-Unis pour justifier la perte de 4200 américains et 700 milliards de dollars.

Aujourd'hui, même cette réussite semble être de plus en plus précaire. Le gouvernement du premier ministre Nouri Al-Maliki fait en effet preuve d'un comportement autoritaire quelque peu gênant, et ce, à plusieurs égards. L'incident le plus récent a été le 14 janvier relatif à la décision de la Haute Commission Électorale Indépendante d'interdire à plus de 500 candidats, représentant plus de quinze partis différents, de se présenter aux élections du 7 mars. Cette purge était même plus importante que la recommandation originelle de la Commission parlementaire de Justice et des Comptes d'interdire 439 candidats.

Dans quasiment tous les cas, la justification officielle pour exclure ces candidats et leurs partis était les liens avec l'ancien parti Baath de Saddam Hussein. Certaines de ces allégations sont sans nul doute vraies, mais les deux commissions de sélection semblent avoir appliqué des critères très larges pour évaluer ce qui constituait des liens illicites à l'ancien régime. Dans de nombreux cas, les liens était au mieux, très minces, et barraient la route à des individus qui était soit des fonctionnaires baathiste en bas de l'échelle ou n'avaient simplement que des liens non officiels avec le parti.

Comme on peut le suspecter, étant donné la domination sunnite du régime baathiste de Saddam Hussein, la plupart des candidats refusés aujourd'hui sont sunnites. Puisque les membres de la Commission de Justice et des Comptes sont essentiellement chiites et kurdes, les plaintes pour discrimination ne se sont pas faites attendre. Et bien que la Haute Commission Électorale soit en apparence indépendante et non partisane, les hommes politiques sunnites furieux ont clamé que cette commission est aussi truquée.

Cet élan pour disqualifier tant de candidats a exacerbé les tensions déjà vives entre le gouvernement très largement chiite de Maliki et la minorité sunnite irakienne. Des dirigeants sunnites menacent de boycotter les élections de mars, ce qui serait inquiétant. Le boycott sunnite des élections de 2005 avait déjà été le catalyseur des tensions communautaires et d'un pic de violences, menant le pays au bord de la guerre civile.

Barrer la route aux candidats sunnites n'est pas la seule action du gouvernement Maliki qui a paru despotique. Ces derniers mois, les autorités de Bagdad ont sévi à plusieurs reprises à l'encontre des Comités d'éveil, ces groupes sunnites que les Etats-Unis ont aidé à créer et ont généreusement financé, dans le cadre de la stratégie de renforcement de 2007 et 2008. Les arrestations de centaines de membres de ces comités, y compris des dirigeants de premier plan, ont nourri les suspicions quant à l'objectif du gouvernement Maliki de créer une dictature chiite et de faire payer toutes les atrocités du régime de Saddam Hussein commises à l'encontre des populations chiites.

Mais les tendances autoritaires de Mailiki ne s'expriment pas uniquement à l'égard de la minorité sunnite. Le gouvernement a harcelé et tenté de museler les médias de l'information et quiconque considéré comme critiquant son action. Des représentants de l'autorité ont lancé des poursuites judiciaires à l'encontre de journalistes pour des commentaires diffamatoires (interprétés de manière large). Le gouvernement Maliki a aussi fait passer une loi pour fermer les canaux de médias qui « encouragent » le terrorisme et la violence. Cette même loi impose la même punition pour le fait d'encourager des « tensions » - une catégorie creuse et bien pratique qui permet au gouvernement d'interdire des médias critiques selon son loisir.

En plus de cela, il y a désormais de nouvelles règles pour émettre les permis pour camions TV satellite, pour censurer des livres et contrôler les cybercafés. Reuters a pu conclure que de telles mesures évoquent le souvenir « des lois utilisées pour museler les médias sous Saddam Hussein ». Maliki n'est sans doute pas aussi impitoyable et autoritaire que Saddam Hussein, mais la tendance n'est pas encourageante. Au minimum, l'Irak semble prendre la voie vers ce que Fareed Zakaria appelle à juste titre une « démocratie illibérale ». Ce résultat n'est certainement pas ce que les dirigeants américains avaient en tête lorsqu'ils présentaient la mission en Irak comme un succès.

Il serait plus qu'ironique que les Etats-Unis aient chassé un autocrate irakien pour qu'il soit remplacé par un autre. Saddam Hussein était au moins tout à fait laïc et très hostile aux forces islamistes. Maliki est les diverses factions sur lesquelles il assied son pouvoir sont nettement moins laïques.

Par ailleurs Saddam Hussein était un adversaire du régime révolutionnaire en Iran. Maliki est par contre très à l'aise avec le régime de Téhéran. L'accueil chaleureux avec tapis rouge qu'il avait donné au président Mahmoud Ahmadinejad lors de la visite de ce dernier à Bagdad en Mars 2008 est un signe parmi d'autres du partenariat discret mais bien réel entre le régime chiite de Téhéran et le gouvernement à dominance chiite de Maliki.

D'un point de vue américain, les derniers développements en Irak suggèrent que les Etats-Unis pourraient bien avoir payé un prix considérable, en vies humaines et en deniers publics, pour finir avec un Irak autoritaire plutôt que démocratique. Pire : cela pourrait même devenir un Irak autoritaire sous influence iranienne. Les américains qui se targuent de la réussite du renforcement et que « nous » avons gagné en Irak devrait réfléchir sérieusement à la qualité du trophée de la victoire.

Ted Carpenter est analyste au Cato institute à Washington DC.

 Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org

 

 
 
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