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L'EMOTION ET LA RAISON SONT NEGRES, HELLENES,… UNIVERSELLES.

Article de P. MOUANDA-MOUSSOKI

Lorsque Léopold Sédar SENGHOR écrivait dans Esthétique négro-africaine « l'émotion est nègre comme la raison est hellène. » , nombreux avaient pensé que cette fleur de rhétorique finirait par se faner et s'étioler sous la chaleur insistante du temps et des faits. C'était hélas sans compter avec une évidence : il est des jardiniers dont la constance et l'acharnement réussissent à maintenir en vie les pires fleurs artificielles qui font mal.

La formule du poète-président a servi de caisse de résonance aux thèses primitivistes dont Lévy-Brulh était le chantre. Ces thèses bancales de l'ethnologie coloniale avaient servi de béquilles à la politique coloniale-fille de la politique industrielle-investie de mission civilisatrice-patati patata.

Aimé CESAIRE, dans le Discours sur le colonialisme , relève la teinte biaisée de ces affirmations en ces termes : « Les psychologues, sociologues, etc., leurs vues sur le ‘‘primitivisme'', leurs investigations dirigées, généralisations intéressées, leurs spéculations tendancieuses, leur insistance sur le caractère en marge , le caractère ‘‘ à part'' des non-Blancs. » Pourtant, Senghor persiste et signe : « J'ai souvent écrit que ‘‘ l'émotion est nègre''. On m'en a fait le reproche. A tort. Je ne vois pas comment rendre compte de notre spécificité, (…). » Ainsi, l'Homme noir aurait une spécificité qui le démarquerait des autres Hommes. De l'Homme tout court ?

Au milieu du jardin ils ont planté l'EMOTION. Sur les branches de celle-ci ils ont greffé la paresse , le mysticisme , les croyances , la danse , le rythme dans la peau , la force brute … L'Homme noir aurait consommé le Fruit de l'émotion. Il aurait ainsi commis le péché originel dont toute la descendance est coupable en naissant.

L'esclave noir a beau abattre le travail de titan dont les fruits ont fait et continuent à faire le bonheur des pays européens qu'on y voit aucune trace de labeur : ‘‘ Il y avait la contrainte. Donc ça ne compte pas '', disent-ils.

L'athlète noir a beau faire des prouesses qu'ils n'y voient que l'expression de la force brute gracieusement pourvue par dame nature. Le travail et le dépassement de soi qu'exigent de telles performances sont délibérément ignorés, car incompatibles avec la paresse originelle.

Les hommes de science comme Cheick Modibo Diarra – l'Africain de la NASA – et d'autres chercheurs africains ont beau exceller dans le domaine des sciences que les autres n'y voient que des exceptions qui confirment la règle.

Les Noirs Sud Africains ont pris le pouvoir naguère détenu par des oppresseurs Blancs ; au lieu de prôner la haine et la loi du Talion plus proches de l'émotion, ils ont mis en avant la vérité, la réconciliation et la paix. Mais les autres n'y voient aucune manifestation de la raison.

Pourtant, comme le rappelle Achille MBEMBE , des auteurs comme « Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Joseph Ki-Zerbo, Abdoulaye Bathily, Bethuel Ogot, Ade Ajayi, Adu Boahen, Joseph Inikori, Toyin Falola, Kwame Arhin et des dizaines d'autres avaient mis en place les fondations d'une historiographie africaine solide et documentée [ qui] établit, entre autres comment, de tous temps, l'Afrique a fait partie du monde, y a joué activement son rôle et a contribué ce faisant au développement des techniques, du commerce et de la vie de l'esprit. » (Le Messager). Rien à faire : l'émotion est nègre, le nègre est émotion.

En revanche, la ferveur religieuse dans certaines parties du globe a beau produire des phénomènes aux antipodes du « raisonnable » qu'on ne dit pas de ces peuples qu'ils sont marqués par le sceau de l'émotion. Celle-ci est l'apanage du Noir.

Les débats parlementaires dans certains pays – qui ne sont pas africains – ont beau tourner au pugilat qu'on ne dit pas de ces peuples qu'ils sont émotifs. L'émotion est nègre. …

L'ex- Chancelier allemand Helmut KOHL peut verser des larmes au cours des manifestations officielles : ce sont des larmes saines et sensées. En revanche, les larmes de BOLI à Bari sont des larmes d'émotion. Celles de BOKASSA à la mort du Général de GAULLE …

Le général de GAULLE a confié à un de ses beaux-frères qu'il avait profité de l'émotion causée par l' attentat du Petit-Clamart pour proposer l'élection du président de la république au suffrage universel. L'attentat avait eu lieu le 22 août 1962. L'élection du président au suffrage universel a été votée par référendum le 28 octobre 1962.

Les législatives du 14 mars 2004 en Espagne ont vu la victoire inattendue du Parti socialiste. Trois jours avant, le 11 mars, il y avait eu les attentats de Madrid. M. Eduardo ZAPLANA, porte-parole du gouvernement sortant, reconnaît la part de l'émotion dans ce vote lorsqu'il déclare : ‘‘ Il semble clair qu'il y a eu des circonstances qui ont provoqué un choc dans l'opinion ''

Que dire de l'épouvantail de la violence, du spectre de l'immigration et du chiffon rouge de la xénophobie qu'on agite en France avant chaque élection ? Ne s'agit-il pas là d'une politique de l'émotion ?

L'on oublie souvent que Descartes a écrit un Traité des passions , dans lequel il analyse les émotions. En parlant de leurs signes extérieurs, il écrit en ce qui concerne la joie : ‘‘Ainsi la joie rend la couleur plus vive et plus vermeille '' (Article 115). La tristesse fait paraître ‘‘ pâle et décharné''. (Article 116). Puis, il ajoute à l'article 117 : ‘‘ Mais il arrive souvent qu'on ne pâlit point étant triste, et qu'au contraire on devient rouge . (…).'' Ces descriptions, portent-elles sur les Noirs ?

Les rares fois où l'on ose reconnaître en l'Homme noir un Être doué de raison, c'est pour vite préciser que c'est une raison spécifique , une raison synthétique et sympathique . On retombe dans le particularisme déjà mentionné. Tout se passe comme si l'Homme noir était un Être différent des autres.

Toute cette attitude cache mal un cynisme politique pérenne dont l'unique dessein est de maintenir un statu quo aux dépens des Africains. C'est un problème éminemment politique ! A force de s'entendre marteler la litanie du péché originel, du particularisme, certains Africains ont fini par épouser la fatalité et la résignation. Au moindre échec, on les entend réciter la leçon : ‘‘ Senghor avait raison de dire que l'émotion est nègre ; ça ne marchera jamais ! C'est perdu d'avance ! '' A ces Penseurs de Rodin africains, qui s'imaginent avoir fait le tour de la question et être arrivés aux mêmes conclusions que HEGEL, HEIDEGGER et LEVY-BRULH, il faut rappeler ces paroles simples mais pas simplistes : ‘‘ Emancipate yourself from the mental slavery. None but ourselves can free our minds.''

Certaines personnes excipent de la même spécificité fallacieuse pour affirmer par exemple que la démocratie est un luxe pour les Africains. Les préfets africains en costume de président peuvent donc continuer leur besogne dictatoriale.

Le discours de M. SARKOZY prononcé le 26 juillet 2007 à l'Université Cheikh Anta DIOP de Dakar se démarque à peine de cette façon de faire.

Le président français a commencé son discours en caressant l'audience dans le sens du sentiment : « Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l'on doit à des amis que l'on aime et que l'on respecte. J'aime l'Afrique , je respecte et j'aime les Africains. ».

On a dû lui dire que les Africains avaient la particularité d'être friands de caresses dans le sens du sentiment. Même si M. Sarkozy admet que « l'âme africaine [n'est pas] imperméable à la logique et à la raison » ; même s'il reconnaît que « l'homme africain est aussi logique et raisonnable que l'homme européen », les incohérences et les contradictions qui émaillent son discours peuvent laisser perplexe. Par exemple, le décalage entre le message et le destinataire supposé. Le président Sarkozy s'adresse à un public composé d'étudiants qui fréquentent une université ouverte sur le monde, une université où sont enseignées des matières telles que la médecine, les mathématiques, la physique, les techniques de l'information, les sciences juridiques… A ces jeunes, il prétend enseigner : « la Renaissance de l'Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec le monde, non à le refuser. » Peut-on vivre dans l'enfermement et s'intéresser aux domaines de recherches précités ? Le discours s'adressait à la jeunesse africaine en général, et tous les jeunes africains ne sont pas des universitaires. Soit ! Mais la jeunesse africaine dans sa majorité ne passe pas son temps à écouter les contes et légendes autour du feu ! Elle ne passe pas la majeure partie de son temps à répéter les rituels des ancêtres, ni à ruminer le passé ! D'où M. Sarkozy tient-il ces informations ? Les chefs d'État africains qui ont défilé à l'Élysée ces derniers temps, lui ont-ils confié que la jeunesse africaine ne pensait qu'à ça ? Pourtant M. le président reconnaît bien que « la tentation de l'exil (…) pousse tant de jeunes Africains à aller chercher ailleurs ce qu'ils ne trouvent pas ici pour faire vivre leur famille.» . Où est alors l'enfermement ?

M. le président doit savoir que les jeunes africains, qui ne sont ni des universitaires ni des candidats à l'émigration - et c'est la majorité -, passent la majeure partie de leur temps à survivre tout simplement ; et ceci dans un contexte où très souvent les acteurs politiques pensent à se servir quand ils ne servent pas le FMI, la Banque mondiale, le Club de Paris… Les jeunes passent leur temps à réfléchir sur quelles stratégies parallèles mettre en place pour pallier les insuffisances d'un État souvent démissionnaire. Où sont ces africains qui jugent « le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter » ? Où sont ces Africains qui ne se lassent « de s'inventer un passé plus ou moins mythique pour s'aider à supporter le présent » ?

De quel passé imaginaire et mythique parle-t-on ? Du passé révélé par les travaux scientifiques de Cheikh Anta DIOP ? On sait que ces travaux constituent une hérésie aux yeux de ceux qui continuent à penser que l'Afrique n'a que « la mystique, la religiosité, la sensibilité, (…) » (Extrait du discours de Nicolas Sarkozy) à apporter au rendez-vous du donner et du recevoir. Il faut qu'on nous explique alors pourquoi l'UNESCO a sollicité Cheikh Anta DIOP pour devenir, en 1970, membre du Comité international chargé de rédiger l'histoire générale de l'Afrique !

On comprend mieux pourquoi M. Sarkozy ne prononce pas le nom de l'auteur de Nations nègres et culture . Il préfère parler de l'Université de Dakar, appellation qui date de l'époque coloniale et qui a été remplacée par la dénomination Université Cheikh Anta DIOP(UCAD) depuis 1987. Il est d'usage, quand on tient un discours dans un lieu, d'avoir une pensée pour la personnalité dont le lieu porte le nom. Ainsi, Martin Luther KING a commencé le discours tenu au Lincoln Memorial en 1963 par une allusion à Abraham LINCOLN. Mais, peut-être que M. Sarkozy n'a jamais entendu parler du savant et humaniste africain. Cela peut tout aussi bien se concevoir.

Mais l'on ne peut pas concevoir que M. Sarkozy affirme que « la civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation, (…), ont ouvert les cœurs et les mentalités africaines à l'universel et à l'histoire. ». Les africains, qui n'ont pas uniquement un cœur et une mentalité, tissent la trame de l'Histoire depuis la nuit des temps et avant les temps des Lumières. L'Afrique a des Valeurs et une Histoire propres qui s'intègrent dans le patrimoine universel. Même Axelle KABOU, qui ne fait pas dans la dentelle quand elle évoque la part de responsabilité des Africains dans les malheurs du continent, reconnaît ces valeurs.

« Or, quiconque a vécu dans un village africain sait à quel point la carte postale exotique du tam-tam permanent sur fond de farniente est un mythe. Dans la réalité, fût-elle celle d'une économie communautaire de subsistance l'émulation, le courage au travail, l'endurance sont, non seulement des valeurs hautement appréciées, mais qui caractérisent l'homme et la femme dignes de ce nom. Dans un village, les accusations de paresse ou de couardise figurent au nombre des plus grands camouflets que l'on puisse infliger à un individu en âge et en état de travailler. » ( Et si l'Afrique refusait le développement ? ).

En fait l'Afrique mythique, c'est l'Afrique de M. Sarkozy, celle qu'il évoque avec un lyrisme sans éclat, celle « des chants qui parlaient, à tous les hommes, d'êtres fabuleux qui gardent des fontaines, chantent dans les rivières et qui se cachent dans les arbres » .

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