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Hommage au professeur Joseph Ki-Zerbo

CE JOSEPH KI-ZERBO QUE J'AI RENCONTRE UN JOUR A KINSHASA…

Lorsqu'on a rencontré une célébrité du genre de feu Professeur Joseph Ki-Zerbo, cela ressemble à l'histoire d'une femme qui accouche des jumeaux le jour du marché hebdomadaire au village. C'est en vain de vouloir garder la nouvelle. Elle se répand d'elle-même. D'ailleurs, c'est un réel plaisir pour un chacun de répandre la nouvelle comme un feu de brousse, comme le dit une sagesse des Sakata, tribu de la cuvette centrale congolaise. A l'heure où l'Afrique entière pleure encore le professeur Ki-Zerbo, j'ai cru bon m'associer à tous les autres pour offrir aussi ce petit témoignage, me considérant moi-même, à tort et naïvement peut-être, parmi ses rejetons, l'un de ces tout petits disciples.

C'était à Kinshasa, en 2001. Il était invité au Scholasticat Saint Eugène de Mazenod des Pères Oblats à Kintambo pour une conférence académique. Il y était sur le plateau avec son épouse et le professeur Mudimbe, dont la lecture du roman Entre les eaux est une autre histoire personnelle qui vaut aussi une dissertation. C'est un ami missionnaire des Oblats, qui savait que je comptais Joseph Ki-Zerbo parmi mes maîtres, qui m'avait filé l'information de son arrivée à Kinshasa. Le hasard avait fait aussi que, quelques jours auparavant, j'avais acheté auprès de nos bouquinistes de l'Immeuble Royal à la Gombe, Dieu seul sait où ils ramassent leurs vieux ouvrages, un exemplaire, en très bon état et au prix de dix dollars américains seulement, de L'Histoire d'Afrique noire de Ki-Zerbo, ce livre que je considérais toujours comme la Bible de l'histoire de notre continent.

Les années du Petit Séminaire à Bokoro

Mais, il faudra repartir à ma dernière année du Petit Séminaire à Bokoro, dans la Mai-Ndombe, pour comprendre comment cet ouvrage a pu m'inspirer à en é crire un petit ouvrage d'histoire pour mon Mai-Ndombe natal : Cent ans d'Evangélisation du Mai-Ndombe par les Pères de Scheut (Les Editions du Jour nouveau, Kinshasa, 1997). C'était en 1984. Nous étions alors en sixième des humanités littéraires au Petit Séminaire. L'institut a toujours la réputation de réaliser chaque année de bons résultats aux examens d'Etat. D'abord le nombre sélectionné de ceux qui arrivaient en sixième année était toujours petit. Puis, les cours étaient bien dispensés par des prêtres dont le dévouement et l'esprit de sacrifices pour la formation des jeunes n'avaient pas d'égal. C'était leur vocation. Il faudra aussi ajouter le fait que, contrairement aux autres écoles, notre bibliothèque était toujours garnie d'ouvrages divers et aux éditions mises à jour. La lecture des livres spirituels et profanes était aussi une recommandation primordiale pour de bonnes études.

Notre recteur d'alors, feu abbé Ignace Ngazain, nous dispensait à lui seul les cours de français, de philosophie, d'histoire et de religion. Si pour le français, il nous fit découvrir entre autre la littérature négro-africaine, surtout avec l'ouvrage de Lilyan Kesteloot, Anthologie Négro-africaine au point que nous métrisions, non pas seulement les belles poésies de Victor Hugo, les théâtres de Molière ou les écrits d'un Alphonse Daudet, mais les écrivains nègres que sont les Senghor, Césaire, Damas, Jacques Rabemananjara et autres Bernard Dadié et Birago Diop faisaient partie de nos classiques. Pour notre cours d'histoire, par contre, l'abbé Ngazain avait comme livre de référence L'Histoire de l'Afrique noire de Joseph Ki-Zerbo. Dieu seul sait combien de fois nous l'avons lu, commenté, feuilleté, transcrit des textes et des dates puisés de cet ouvrage. Pour l'abbé Ngazain, ces intellectuels africains au nombre duquel Ahmadou Hampaté Bâ, Léopold Sédar Senghor et tant d'autres qu'il avait lui-même souvent eu l'occasion de rencontrer soit à Paris, à Rome, Bruxelles ou tout autre capital européen, surtout pendant les premières années des indépendances africaines, étaient des modèles qu'il fallait à tout prix copier. Nous mémorisions leurs phrases célèbres, leurs noms devenaient des surnoms pour nos camarades, leurs photos nous devinrent aussi familier. De Ki-Zerbo c'est surtout son bonnet sur la tête qui était toujours collé à son image.

Ki-Zerbo père : « le premier pape noire !» …

Mais, avec Joseph Ki-Zerbo, je vins à découvrir que son père fut aussi une légende. J'étais dans ma chambre d'étudiant à la K.U.Leuven (Université Catholique de Leuven), lorsqu'une collègue luxembourgeoise à qui j'avais souvent parlé de l'ouvrage de Ki-Zerbo pour en savoir plus sur l'Afrique vint me chercher car TV 5 allait diffuser une émission sur Ki-Zerbo. Lorsque j'arrivais dans la salle de télévision, c'était Ki-Zerbo qui racontait, à la manière d'un conteur de nos villages, l'histoire de son mariage avec son épouse, de ce coup de foudre lorsqu'il la rencontra pour la première fois et du sentiment qu'il ne s'était pas trompé dans le choix, puis de cette Guinée de Sékou Touré que tous les intellectuels noires à l'époque vinrent seconder car tous les cadres français avaient plié bagages sans crier gare à la suite du « non » de Sékou au Général de Gaule, de l'indépendance de la Guinée en 1958. Il revint sur la volonté de ces jeunes intellectuels noires d'alors à aider la Guinée, mais aussi mentionna l'effet bouillabaisse de la démarche car ils se retrouvèrent à Conakry sans une vraie planification adéquate. Trop d'épices gâchant souvent la sauce… Puis, il termina presque par un des épisodes à placer entre le pleurer et le rire : la petite histoire de son père…

Son père… Ki-Zerbo était parmi les premiers chrétiens catholiques du Burkina Faso, à l'époque où il s'appelait encore la Haute Volta, un pays à majorité musulmane. Aussi, lorsqu'il atteint un âge avancé, Ki-Zerbo voulu offrir un cadeau à son père et ce dernier lui fit une demande : aller voir le Pape à Rome.

Joseph Ki-Zerbo entrepris toutes les démarches et ils s'envolèrent pour Rome où il amena son père le dimanche à l'audience publique à la place Saint Pierre. Après celle-ci, alors que Joseph Ki-Zerbo, tout content d'avoir remplit ce devoir filial, fut tout étonné d'entendre de son père qu'il était très mécontent de ce que Joseph avait fait de lui. En effet, lui fit remarqué son père, comment penser voir le Pape, lui qui était si loin et qu'il ne pouvait pas le distinguer avec ses yeux vieillis et fatigués. Puis, chez nous au village, lui dit son père, rencontrer quelqu'un c'est le saluer, lui parler, le toucher. Donc, il n'avait pas vu le Pape. C'était à l'époque du Pape Paul VI. L'un des cardinaux africain influent dans la curie romaine fut le cardinal Burkinabé Paul Zoungrana. Joseph Ki-Zerbo, alors qu'ils s'apprêtaient de quitter la Place Saint Pierre, alla illico presto , en parler au Cardinal Zoungrana qui, sachant que Ki-Zerbo père était l'un des premiers chrétiens catholiques du Burkina, alla vite en parler au Pape. Il fut ainsi convenu que le Pape puisse rencontrer Ki-Zerbo père dans la chapelle Sixtine, à l'endroit réservée à l'élection des Papes. Cette rencontre se déroulerait ainsi loin des curieuses caméras.

Lorsque le Cardinal Paul Zoungrana, le professeur Joseph Ki-Zerbo et Ki-Zerbo père firent leur entrée dans la chapelle Sixtine, celle-ci n'avait pas des chaises pour s'asseoir et comme Ki-Zerbo père se sentait fatigué à cause de son âge, le Cardinal résolu de le faire asseoir sur le siège papal, question de pouvoir le relever avant l'arrivée du Pape. Mais, c'était sans compter avec l'âge du papa Ki-Zerbo qui finit par somnoler (et à ronfler ?) et avec Zoungrana et Ki-Zerbo qui se lancèrent dans une conversation au point de ne pas avoir vu entrer le Pape. Lorsque celui-ci vint, il demanda de ne pas relever le papa du siège et qu'ils pouvaient ainsi s'entretenir, Ki-Zerbo père assis sur le siège papal, tandis que le Pape debout. Ki-Zerbo père pu ainsi saluer le Pape, parler avec lui, puis reparti, tout joyeux…Le lendemain, la photo fit le tour de la presse italienne au titre : le premier pape noir…

Notre courte rencontre à Kinshasa…

C'est ce professeur Joseph Ki-Zerbo, personnage de mon rêve, que j'ai rencontré dans sa chambre, la matinée de son départ de Kinshasa, après l'avoir suivi lors de sa conférence. Il était toujours habillé avec son traditionnel boubou burkinabé, mais, il n'avait pas son bonnet habituel sur la tête. Sa voix était vibrante. Lorsque j'arrivai et commençai à lui parler de cette histoire de son père, il en était tout souriant et me la termina comment son père mourut, le jour de l'arrivée du Pape Jean-Paul II à Ouagadougou, ses oreilles collées à la radio où il suivait la messe papale.

Je lui remis l'exemplaire de mon petit ouvrage d'histoire écrite lui disant que je n'étais pas un historien, mais plutôt un simple petit amoureux de l'histoire. Ensuite, je lui présentai son ouvrage « Histoire de l'Afrique noire » acheté quelques jours auparavant. Il le prit, le feuilleta, sourit, puis alla chercher son stylo, et revint vers moi. Me fixant droit dans les yeux, il le fit voir à son épouse qui s'étonna que le livre avait toutes ces pages et que son propriétaire n'avait rien gratté dedans ni dessus. Il s'arrêta au début des pages « Documents photographiques », me relit la phrase : Le griot dans la cité transmet aux générations montantes «l'héritage des oreilles » , revint sur la page du livre, d'une écriture magistrale accusant le fait d'avoir faits ses premiers pas d'alphabétisation avec un porte-plume plongé dans un encrier, du temps où la calligraphie faisait partie d'un art, m'écrivit, après avoir demandé encore une fois de bien lui épeler mon nom : « Pour Norbert MBU MPUTU ce recours à nous-mêmes. Cordialement ».

Il me remit le livre et me tendit sa main que je pris entre mes deux mains… On aurait dit un disciple à la fin de l'initiation sacerdotale…

Puis, il m'entretenu sur le rôle que les intellectuels devront jouer demain pour l'Afrique, l'impérieux devoir pour la jeune génération d'apprendre, de bien apprendre, puis d'avoir le courage de défendre ses idées et de les défendre toujours. Mais, me dit-il, dans la rectitude, la droiture, l'honnêteté, la sincérité. Même dans le cas d'un engagement politique. L'échec de l'Afrique est aussi l'échec de ses intellectuels. Ceux qui sont allés à l'école se comportaient souvent pire que ceux qui n'y sont pas allés et lorsqu'ils sont usés par le pouvoir politique, les intellectuels perdent leurs nord. L'intellectuel a la mission d'être une lampe. Puis, feuilletant mon petit ouvrage entre ses mains, il m'encouragea à apprendre l'histoire, notre histoire. Comme journaliste, me dit-il encore, il faudra aider à écrire l'histoire au présent : relater les faits avec exactitudes et précisions, user de la comparaison souvent pour savoir ce qui s'est passé jadis et aider à baliser ainsi le futur, rappeler ce que le commun des mortels souvent oublie. Ce rôle est noble. La fonction devient ainsi une vocation. Puis, il m'entretenu du rôle du livre, même dans le cas, comme je l'ai fait dans mon petit ouvrage, à retranscrire l'oralité. De l'éducation, il me dit que c'était le moteur de tout développement et de l'avenir des nations… Cette éducation est un processus permanent. Il faudra s'instruire, lire, étudier. Il me recommanda la lecture du petit ouvrage Eduquer ou périr. Impasses et perspectives africaines (J. Ki-Zerbo (sous la direction de), UNESCO-UNICEF, 1990). Il faudra, me dit-il, une éducation pour tous et tout pouvoir qui veut aider l'Afrique devra s'y inscrire. Par éducation pour tous, comme je le lirai plus tard, c'est s'efforcer de développer l'apprentissage de l'initiative, de la curiosité, du sens critique, de la responsabilité individuelle, du respect des règles collectives, du goût du travail manuel (...) Il faudrait pour cela susciter le goût d'apprendre, de lire, de compter, d'écrire, de savoir se servir de ses mains, etc. Pour lui donc, l'éducation, c'est le logiciel de l'ordinateur central qui programme l'avenir des sociétés . Ces critiques sur le modèle actuel, souvent hérité des années des indépendances, sont acerbes. L'actuel système est une « usine de chômeurs, poudrière sociale et braderie culturelle » . Puis, le système éducatif actuel des sociétés africaines n'est pas seulement en retard sur celui des pays industrialisés; il est surtout en contradiction avec les besoins vitaux, alimentaires et élémentaires des dites sociétés

Il me parlait, lentement, avec des mots simples, je ne le quittais des yeux, avec peu de gestes nobles, son épouse intervenant parfois avec un ou deux mots… La petite lumière du jour levant traversant la fissure du rideau sur la fenêtre entr'ouverte projetait un faisceau jusqu'à sa poitrine… On pouvait contempler, dehors, les cocotiers nous saluer de leurs feuillages balancés par le petit vent tropical. Des hirondelles et des moineaux y déambulaient à cœur joie. Une petite musique et des chahuts des passants attiraient parfois notre attention. Quelques personnes aussi vinrent se joindre à notre petite leçon magistrale. On aurait pensé à un Socrate sous le balcon du temple à Delphes transmettant quelques savoirs et sagesse aux disciples. Il parla aussi de la situation au Burkina par exemple, de son expérience en politique, puis il analysa pour nous encore d'autres points sombres du continent…Cela ressembla à une éternité tant on avait tous perdu la référence au temps… Hélas, nous fûmes obligés de prendre congé de lui car ils devaient repartir pour l'aéroport…

Hélas, je n'avais pas on appareil de photo, mais ces paroles, loin dans le temps et l'espace, raisonnent tel un muezzin appelant à la prière matinale. Aussi, je m'en souviens comme si c'était hier… Le ciel est trop éloigné pour prétendre faire courber le firmament jusqu'à nous. Une seule chose nous est possible et simple : nous baisser, prélever de la terre de nos ancêtres et la laisser emporter par le vent en disant : professeur Joseph Ki-Zerbo, que la terre de nos ancêtres vous soit légère… Ainsi le conseillait le sage.

Norbert X MBU-MPUTU
Ecrivain, Journaliste et Chercheur
Newport, Pays de Galles (Royaume Uni)

Congo Vision

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